Aide à mourir : l’amendement adopté hier soir à l’Assemblée nationale fait naître une profonde inquiétude chez les infirmières et les infirmiers

Depuis toujours, les infirmières et les infirmiers accompagnent les plus fragiles. Nous accompagnons les personnes âgées, les malades, les personnes en situation de handicap, les personnes atteintes de maladies graves et les personnes en fin de vie.
Notre mission est de soigner, soulager, écouter, soutenir et accompagner.

Lorsque la souffrance est présente, nous cherchons à l’apaiser.
Lorsque la détresse s’installe, nous cherchons à accompagner.
Lorsque la vulnérabilité apparaît, nous restons aux côtés des patients et de leurs proches.

La profession infirmière s’est construite autour de ces valeurs. Notre inquiétude a été considérablement renforcée par l’adoption, hier soir, d’un amendement supprimant la référence au médecin dans l’administration de la substance létale lorsque la personne n’est pas en capacité de réaliser elle-même l’acte.
Car si demain les infirmières et les infirmiers devaient se retrouver seuls face à cet acte, ce serait une responsabilité immense et un bouleversement majeur de notre profession.
Car au-delà de la question juridique ou organisationnelle, c’est la nature même de notre mission qui se trouve interrogée.

Depuis toujours, les infirmières et les infirmiers sont formés pour soigner, soulager, accompagner, soutenir et prendre soin.
Ils sont présents auprès des patients lorsque la maladie progresse, lorsque la souffrance apparaît et lorsque la fin de vie approche.

L’évolution actuellement envisagée constituerait bien davantage qu’une simple modification des pratiques professionnelles.
Elle représenterait un changement profond de paradigme.
Elle modifierait profondément la place du soignant, son rapport au patient, sa mission et l’identité même de la profession infirmière.
C’est précisément parce que ce bouleversement est majeur qu’il ne peut être abordé sans une réflexion approfondie sur ses conséquences humaines, éthiques, professionnelles et psychologiques.

Cette évolution soulève de nombreuses questions auxquelles la profession infirmière mérite des réponses.
Si la conscience d’un médecin doit être protégée, pourquoi celle d’une infirmière ou d’un infirmier le serait-elle moins ?
Pourquoi ce qui est considéré comme un questionnement éthique majeur pour une profession ne le serait-il plus pour une autre ?

Les infirmières et les infirmiers disposent eux aussi d’une conscience professionnelle.
Ils disposent eux aussi d’une déontologie. Le Code de déontologie infirmier rappelle que l’infirmier exerce sa mission dans le respect de la vie humaine.

L’article R.4312-6 précise également que l’infirmier accompagne la personne jusqu’à ses derniers moments, assure par des soins et des mesures appropriés la qualité d’une vie qui prend fin et sauvegarde la dignité du patient.

Enfin, l’article R.4312-21 dispose explicitement :

« L’infirmier n’a pas le droit de provoquer délibérément la mort. »

Dès lors, comment concilier ces principes déontologiques avec les évolutions actuellement débattues ?
Nous refusons qu’une éthique à deux vitesses puisse s’installer.
Nous refusons que ce qui est considéré comme incompatible avec la conscience d’un professionnel devienne acceptable lorsqu’il est confié à un autre.
Retirer un professionnel de santé de la réalisation de cet acte ne supprime pas la question éthique.
Cela transfère la responsabilité.
Et ce transfert de responsabilité mérite un débat approfondi.
De nombreuses questions demeurent aujourd’hui sans réponse.
Si la substance létale ne fonctionne pas comme prévu, qui prendra la décision ?
Qui décidera de la conduite à tenir ?
Qui décidera d’une nouvelle administration ?
Qui assumera la responsabilité médicale, juridique et morale de cette décision ?
L’infirmier présent au chevet du patient ?
Seul ?
Où est la collégialité si la décision est collective mais que le geste repose sur un seul professionnel ?

Mais nos interrogations ne s’arrêtent pas là.
Car après l’acte, que se passera-t-il ?
Qui prendra soin des soignants ?
Qui accompagnera les infirmières et les infirmiers confrontés à des conflits de conscience ?
Qui accompagnera celles et ceux qui pourraient éprouver une souffrance morale après avoir participé à un acte mettant fin à une vie ?
Qui évaluera les conséquences sur leur santé psychologique ?
Qui prendra en charge les répercussions humaines qui pourraient apparaître des semaines, des mois ou des années plus tard ?
Qui protégera leur conscience professionnelle ?

Aujourd’hui, personne ne semble apporter de réponse claire à ces questions.
Pourtant elles sont essentielles.
Car derrière les textes et les procédures, il y a des femmes et des hommes qui devront vivre avec les conséquences de leurs actes.
Nous ne pouvons pas ignorer les risques de conflits de conscience, de souffrance morale, de détresse psychologique ou d’épuisement professionnel.

En tant qu’organisation syndicale représentative, notre devoir est de défendre l’ensemble des infirmières et des infirmiers, quelles que soient leurs convictions personnelles.
Nous avons le devoir d’alerter.
Nous avons le devoir de protéger les soignants.
Nous demandons que toutes les conséquences humaines, éthiques, psychologiques et professionnelles de ce dispositif soient pleinement évaluées avant toute adoption définitive.

Nous demandons :
• une décision véritablement collégiale ;
• une responsabilité réellement partagée ;
• une clause de conscience forte, explicite et incontestable ;
• un encadrement strict de toute procédure ;
• des garde-fous clairs et effectifs ;
• une protection juridique renforcée ;
• un accompagnement psychologique, éthique et professionnel des soignants concernés.

Les infirmières et les infirmiers sont des soignants.
Ils accompagnent la souffrance.
Ils accompagnent la vulnérabilité.
Ils accompagnent la fin de vie.
Ils méritent d’être entendus lorsque des décisions sont susceptibles de transformer profondément le sens même de leur mission.
Protéger les patients est indispensable. Protéger les soignants l’est tout autant.

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