Carburant à 2,39 € : les infirmières et infirmiers libéraux se déplacent désormais à perte

 

Convergence Infirmière demande une indemnité forfaitaire de déplacement à 4 €. Le montant que l’Assurance Maladie accorde déjà aux masseurs-kinésithérapeutes depuis 2022.

Alors que le gazole a atteint le 18 septembre son plus haut niveau historique à 2,39 € le litre, l’indemnité qui compense les déplacements des infirmières et infirmiers libéraux reste figée à 2,75 €, un montant qui ne couvre pas la moitié du coût réel d’un déplacement tel que l’administration fiscale elle-même le reconnaît. L’avenant 11 à la convention nationale, signé en mars 2026, ne comporte aucune mesure sur les frais de déplacement. Convergence Infirmière demande l’ouverture immédiate de négociations.

 

2,39 €

le litre de gazole au 18 septembre 2026 : un record historique en France. Plus de 700 stations dépassent 2,50 €.

2,75 €

l’indemnité forfaitaire de déplacement (IFD), inchangée depuis janvier 2024. Elle permet aujourd’hui d’acheter 1,15 litre de carburant, contre 1,80 litre en 2012.

6,02 €

le coût réel d’un déplacement de 14 km au barème de l’administration fiscale, qui intègre l’amortissement du véhicule, l’assurance, les pneus et l’entretien — pas seulement le carburant.

4,00 €

l’indemnité déjà accordée aux masseurs-kinésithérapeutes pour leurs déplacements auprès des patients dépendants, depuis l’avenant 7 de décembre 2022.

Une injection à domicile qui rapporte moins de 3 € de l’heure

Le calcul est sans appel. Pour une injection intramusculaire réalisée au domicile d’un patient situé à sept kilomètres du cabinet, l’infirmière libérale facture 7,25 € — acte, majoration d’acte unique et indemnité de déplacement comprises. Le déplacement lui coûte 6,02 €. Il lui reste 1,23 € pour une intervention qui mobilise environ vingt-cinq minutes, soit moins de 3 € de l’heure avant toute charge sociale et fiscale. Le SMIC horaire brut est à 11,88 €.

 

L’injection n’est ici qu’un exemple : le raisonnement se répète à l’identique pour un pansement, une perfusion, une surveillance clinique, une prise de sang ou tout autre soin réalisé au domicile. Ce n’est pas l’acte qui est en cause, c’est le déplacement qui n’est pas couvert — quel que soit le soin apporté.

En ville et en zone semi-rurale, la situation est aggravée par une règle méconnue : les indemnités kilométriques ne sont pas facturables à l’intérieur de l’agglomération du cabinet. Une infirmière peut parcourir huit ou dix kilomètres pour atteindre un patient sans pouvoir facturer un seul kilomètre. Pour elle, les 2,75 € d’IFD sont la seule et unique compensation du déplacement.

Les infirmières exerçant en zone rurale ne sont pas mieux loties. Elles peuvent, elles, facturer des indemnités kilométriques — mais à 0,35 € le kilomètre en plaine, quand l’administration fiscale reconnaît un coût de revient de 0,43 €. Chaque kilomètre parcouru pour aller soigner est donc remboursé 20 % en dessous de son coût réel. S’y ajoutent une franchise de quatre kilomètres non indemnisés à chaque déplacement et un plafonnement au-delà du 300e kilomètre quotidien. Autrement dit : plus elles roulent pour atteindre leurs patients, plus elles perdent. Ce sont précisément celles qui exercent dans les territoires les plus dépourvus de médecins.

Il en va de même en zone de montagne, où l’indemnité kilométrique est fixée à 0,50 €. Ce taux est censé compenser des conditions d’exercice autrement plus dures — pentes, neige, pneumatiques hiver et chaînes, usure accélérée des freins et de la transmission, temps de trajet considérablement allongé. Comme celui de plaine, il n’a pas bougé depuis l’avenant 6, en 2020.

L’indemnité de déplacement n’est pas une compensation du prix du carburant

Une précision essentielle, car elle conditionne tout le débat : l’IFD ne compense pas un plein d’essence. Elle couvre l’ensemble de ce que coûte le fait de se rendre au domicile d’un patient — l’achat du véhicule et son remboursement, l’assurance, les pneus, les révisions, l’entretien et les réparations. L’administration fiscale l’établit elle-même : son barème kilométrique couvre « la dépréciation du véhicule, l’entretien, les réparations, les pneus, le carburant et l’assurance ». Le carburant n’est qu’un poste sur six.

Une infirmière libérale parcourt 20 000 à 30 000 kilomètres par an, sur prescription médicale. Elle use un véhicule professionnel en quelques années : c’est un investissement à renouveler, pas une dépense courante. Et ces postes-là ne redescendront pas quand le baril refluera — le prix des véhicules, l’assurance et l’entretien progressent continûment, indépendamment du cours du pétrole.

Surtout, ces dépenses ne peuvent pas être reportées. Une infirmière libérale ne peut pas se permettre de rouler avec un véhicule qui n’est pas en état : elle circule par tous les temps, la nuit aussi, et doit être au domicile du patient à heure fixe, sept jours sur sept. Différer un changement de pneus ou une réparation n’est pas une option — un véhicule fiable n’est pas un confort, c’est une condition de la sécurité et de la continuité des soins.

« Nous ne demandons pas un privilège. Nous demandons que l’indemnité censée couvrir nos déplacements couvre effectivement nos déplacements. Aujourd’hui, une infirmière qui prend sa voiture pour aller faire une injection chez un patient perd de l’argent en s’y rendant. Ce n’est pas soutenable, et cela ne durera pas. »

Ghislaine Sicre, présidente de Convergence Infirmière

Le principe est déjà acquis pour une autre profession

Depuis l’avenant 7 à leur convention, signé le 16 décembre 2022, les masseurs-kinésithérapeutes disposent d’une indemnité forfaitaire de déplacement spécifique de 4 €, destinée — selon les termes mêmes de l’Assurance Maladie — à « valoriser l’intervention des masseurs-kinésithérapeutes au domicile des patients en situation de dépendance ».

Les deux professions suivent des patientèles de taille comparable : 251 patients par an pour une infirmière libérale, 209 pour un masseur-kinésithérapeute. Mais l’infirmière se déplace près de 25 fois par an au domicile de chaque patient, soit 32 déplacements par jour travaillé, quand le kinésithérapeute reçoit la majorité de sa patientèle au cabinet. C’est la profession qui se déplace le moins qui bénéficie de l’indemnité majorée.

Un enjeu d’efficience pour l’Assurance Maladie

Lorsqu’un soin à domicile n’est plus réalisable, le patient ne disparaît pas : il bascule vers une prise en charge plus coûteuse. Un passage aux urgences est estimé entre 161,50 € et 227 € par la Cour des comptes et la CNAM — soit vingt à vingt-six fois le prix de l’acte évité. Sur une année, la prise en charge d’un ulcère coûte 2 306 € à domicile par une infirmière libérale, contre 11 377 € en hospitalisation à domicile.

Le signal démographique est par ailleurs préoccupant. Selon les données présentées par l’Assurance Maladie en commission paritaire nationale, la France comptait 99 023 infirmiers libéraux en activité en 2024, contre 99 472 en 2023 : les effectifs baissent deux années de suite, et la croissance annuelle moyenne est tombée de 4,8 % à 0,3 %. Dans la consultation menée par Convergence Infirmière auprès de ses adhérents, 56 % des répondants envisagent de changer de métier d’ici cinq ans.

« Les infirmières libérales maillent tout le territoire, y compris là où il n’y a plus de médecin. Nous sommes le maillon le moins coûteux et le plus disponible du système de santé. Refuser 1,25 € de plus par déplacement, c’est prendre le risque de réorienter des patients vers des prises en charge deux à cinq fois plus chères. Ce n’est pas une revendication catégorielle : c’est un avertissement d’efficience. »

Ghislaine Sicre, présidente de Convergence Infirmière

 

Dix-sept ans d’attente — et le pire moment pour attendre encore

La lettre-clé AMI, socle de la rémunération infirmière, n’a pas été revalorisée depuis le 18 avril 2009. Sa première hausse interviendra en novembre 2026 : dix-sept années. Aucune autre profession de santé libérale n’a connu une telle immobilité. Les masseurs-kinésithérapeutes ont obtenu un accord de 530 millions d’euros en décembre 2022 ; la consultation du médecin généraliste est passée à 30 € en décembre 2024. Les infirmières libérales, elles, ont attendu dix-sept ans.

Pendant ces dix-sept années, les charges n’ont pas attendu. Le prix du gazole a plus que doublé, mais aussi l’assurance, le prix des véhicules, l’entretien, les logiciels métier et les cotisations sociales. La vie quotidienne de ces professionnelles a suivi la même courbe que celle de tous les Français — sans qu’un seul centime ne vienne compenser cette érosion pendant dix-sept ans.

C’est ce qui rend le moment si particulier. Le carburant atteint son record historique en septembre 2026, et la première marche de revalorisation n’arrive qu’en novembre — pour l’acte, pas pour le déplacement. Les infirmières libérales doivent donc encore attendre, alors qu’elles paient dès ce matin, à chaque tournée, une facture qui n’a jamais été aussi lourde.

Nos demandes

       Porter à 4 € l’indemnité forfaitaire de déplacement pour les patients qui ne peuvent objectivement pas se déplacer, en commençant par l’IFI — l’indemnité applicable aux patients en forfait dépendance. Cette ligne de facturation existe déjà : la mesure est immédiatement opérationnelle, pour un coût estimé à 300 M€ par an.

       Sortir les indemnités de déplacement des recettes déclarées au titre du BNC, afin qu’elles soient traitées comme ce qu’elles sont — des remboursements de frais, et non des honoraires. Cette mesure ne coûte rien à l’Assurance Maladie.

       Instaurer un mécanisme d’indexation de l’indemnité sur le prix des carburants, pour mettre fin aux rattrapages tardifs.

       Garantir aux infirmières libérales un accès prioritaire aux carburants en période de tension d’approvisionnement. Une infirmière immobilisée dans une file d’attente, c’est une tournée retardée et des patients qui ne sont pas soignés. De tels dispositifs ont déjà été mis en place ponctuellement par certaines préfectures lors des pénuries de 2022, à la demande des infirmiers libéraux : ils doivent être systématisés au niveau national, et non dépendre de l’initiative de chaque département.

       Ouvrir un groupe de travail conventionnel sur les frais de déplacement, absent de l’avenant 11.

 

>>> Argumentaire IFD 4€ Convergence Infirmière sept 2026

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